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En marge de son article consacré à l’aide des enfants par les parents, Eveline Charmeux nous a accordé une interview qui permet de situer son propos dans le cadre d’un parcours, de convictions et d’un engagement de plus de 50 années au service de l’enseignement de la langue française.

 

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs parents d’élèves et résumer votre parcours ?

Ancienne élève de l’Ecole Normale supérieure, je suis agrégée de grammaire classique, et contrairement à ce que font la plupart des agrégés au sortir de Normale Sup’, j’ai, par passion pour la pédagogie à une époque où le terme était quasi inconnu, sollicité un poste de professeur d’école normale primaire, afin de me consacrer à la formation des enseignants.

Nommée d’abord à Amiens en 1956, j’y ai rencontré la plus extraordinaire des Directrices d’Ecole Normale, Georgette Manesse, à qui je dois beaucoup de ce que je suis devenue : c’est elle qui m’a convaincue de répondre à l’appel du Ministre de l’époque pour faire de la recherche pédagogique et trouver des pratiques plus efficaces, notamment pour l’apprentissage de la lecture, dont les résultats en 1960 étaient catastrophiques.

J’ai donc créé ma première équipe d’enseignants associés à la recherche pédagogique sur l’enseignement du français. Ces travaux ont débouché sur des publications nombreuses, ouvrage, articles, rapports de recherches, et aujourd’hui un site et un blog. En 1971, pour des raisons personnelles, j’ai demandé et obtenu ma mutation pour l’E.N. de Toulouse, puis pour l’IUFM, lorsque celui-ci fut créé, où j’ai animé une nouvelle équipe de recherches pédagogique sur tous les aspects de l’enseignement du français.

Depuis mon départ en retraite en 1993, je poursuis mon travail auprès des candidats au CRPE que j’aide dans leur préparation et je continue d’écrire pour les collègues, à la fois sur mon site et sur mon blog.

Outrée par les dangers des choix du précédent gouvernement en matière d’éducation (entre autres !), j’ai travaillé avec Philippe Meirieu pour soutenir les « désobéisseurs » aux injonctions aberrantes des programmes 2008 pour le primaire et le collège.

Cela fait plus de cinquante ans que vous vous consacrez à la problématique de l’enseignement de la langue française dans les classes. Quel bilan pouvez-vous en tirer ?

Un bilan très amer, dans la mesure où faute d’avoir été soutenus, au point d’avoir été franchement rejetés dès 1985, nos propositions et nos travaux n’ont été suivis que par une poignée de collègues enthousiastes, sans que la relève n’ait pu se faire après leur retraite. Depuis dix ans, nous sommes traînés dans la boue par des associations, comme SOS Education et d’autres, sous le sobriquet de « pédagogistes »… La situation nouvelle depuis les élections nous laisse un peu d’espoir…  sans toutefois nous permettre d’abandonner une vigilance apparemment toujours nécessaire. Les aspects les plus importants en effet de ce que devait être une refondation de l’école, massacrée depuis deux décennies, n’apparaissent qu’insuffisamment pour le moment dans les conclusions des discussion actuelles.

Quels sont selon vous les enjeux particuliers de l’apprentissage de la lecture au CP ?

A mon avis, ils ne sont pas particuliers au CP, car celui-ci, en dépit d’une idée reçue coriace n’est pas du tout la première année d’apprentissage de la lecture.

Mais il est vrai que le CP reste la première année de la « grande école », un lieu nouveau, impressionnant, que les petits ont à apprivoiser. Et la manière dont il a été vécu a de fortes chances de déterminer toute la scolarité future.

C’est d’ailleurs une année où l’essentiel du travail consiste à « apprivoiser » : apprivoiser des habitudes nouvelles, des lieux nouveaux, des gens nouveaux, des façons de travailler nouvelles… Et pour cela ils ont besoin du soutien de leurs parents, un soutien essentiellement affectif : de la tendresse, de la confiance, et surtout pas des « cours en plus à la maison ».

L’article que je propose intitulé « Quand les parents veulent aider leurs enfants à apprendre à lire » détaille de façon approfondie en quoi peut consister ce « soutien ».

C’est au CP (et aussi avant, à la maternelle), en effet, que doivent se construire les « bonnes » habitudes de lecture et d’écriture. Il faut donc éviter qu’ils en acquièrent de mauvaises. Or, les habitudes acquises avec les méthodes de lecture, syllabiques, phonétiques ou globales, (elles sont toutes pareilles sur ce point) sont en contradiction avec ce qu’est un comportement de lecture efficace. Elles habituent à lire en suivant tout de suite les lignes du texte pour comprendre au fur et à mesure, alors que la compréhension exige que l’on commence par une exploration de tout le  texte afin de pouvoir repérer des indices visuels toujours éparpillés un peu partout ;  elles habituent à oraliser les mots, ce qui gêne considérablement ce prélèvement d’indices indispensable à la construction du sens.

La fameuse lecture-déchiffrage n’appartient pas à la lecture véritable et n’en est pas le début, comme on s’obstine à le croire. Lire, ce n’est pas syllaber ou dire à haute voix les mots qui sont écrits, c’est être capable de trouver dans un écrit les réponses aux questions qu’on se posait avant de lire. C’est donc être capable d’effectuer des opérations mentales, très complexes et nombreuses, qui sont celles par lesquelles on « construit » le sens dont on a besoin. Ce sont ces opérations que les enfants ont pu commencer à découvrir à la maternelle, qu’ils doivent commencer à bien apprivoiser au CP.

C’est pourquoi, si, comme cela risque fort d’arriver, l’enseignant utilise une de ces méthodes néfastes, le rôle des parents devient essentiel. Sans jamais décrier le travail qui se fait en classe (ce qui serait catastrophique pour le petit), essayer de rendre ce travail « positif » : faire en sorte que la phrase niaise qu’il a à « préparer » (comme si une phrase, niaise ou non, était à « préparer » !) soit au moins comprise et que visuellement les détails orthographiques en aient été perçus…

Vous êtes très engagée contre les politiques éducatives qui ont été menées ces dernières années. Que dénoncez-vous en particulier ? 

A peu près tout. Ce sont des politiques éducatives « libérales », pour lesquelles le profit prime tout le reste, et qui visent un comportement soumis des élèves comme des adultes qu’ils deviendront. Les programmes 2008 demandent aux enseignants, comme aux élèves, d’abord et uniquement, l’obéissance. A aucun moment du texte, il n’est question de faire réfléchir les élèves, ni de développer leur responsabilité ou leur créativité. L’erreur y est toujours sanctionnée, et seule la mémorisation est sollicitée : on ne trouve nulle part le verbe « comprendre ».

Ce qui est le plus révélateur, c’est que tout a été mis en œuvre pour supprimer complètement la formation professionnelle des enseignants, et, dans le même temps, les travaux de chercheurs des quarante dernières années ont été soigneusement écartés, et même ignorés. Ceux qui s’en servaient ont été sanctionnés, rétrogradés, et ont vu leur salaire diminué, sous l’accusation de « désobéisseurs ». Ce sont des comportements gouvernementaux non démocratiques, inacceptables.

Quelles seraient selon vous les mesures phares à prendre dès aujourd’hui pour améliorer l’apprentissage de la lecture à l’école ?

Rétablir au plus vite une formation professionnelle des futurs enseignants et une formation continuée de ceux qui sont en poste, avec un libre accès aux travaux des chercheurs, de TOUS  les chercheurs, quel que soit leur angle d’approche du problème. Sans oublier d’accompagner ces lectures d’analyses collectives pour en dégager des propositions d‘action pédagogique, en liaison étroite à la fois avec les enseignants du terrain et avec les chercheurs. C’est ce qu’on appelle : « la recherche-action », telle qu’elle fut mise en place entre 1970 et 1985, à l’INRP sous l’impulsion, notamment, d’Hélène Romian, chef de travaux pour l’enseignement du français à l’école élémentaire.

Il ne s’agit pas de donner de nouveaux ordres aux enseignants, il s’agit de leur donner les moyens de travailler sur le terrain de leur classe, en relation avec les travaux des chercheurs.

Quel(s) ouvrage(s) nos lecteurs peuvent-ils se procurer pour en savoir plus sur votre point de vue ?

J’ai publié de nombreux ouvrages sur la question, notamment à Toulouse, aux éditions Milan et aux éditions SEDRAP. Entre autres : « Apprendre à lire : échec à l’échec », seconde édition 1998, chez Milan, et chez SEDRAP, « Apprendre à lire et à écrire : deux cycles pour commencer », 1992. Malgré son ancienneté, ce dernier ouvrage est largement valable encore aujourd’hui.

Pour ceux qui voudraient du plus moderne, je précise que doivent paraître à la rentrée trois ouvrages :

1-    Un ouvrage de souvenirs personnels, intitulé « Colères et passions d’école », aux éditions Chronique Sociale à Lyon, qui explicitent mes choix pédagogiques, en étroite relation avec ma propre vie.

2-    A cette même maison d’édition : Chronique Sociale à Lyon, un ouvrage sur l’orthographe, intitulé : « Enseigner l’orthographe AUTREMENT » et qui met l’accent sur les méfaits de méthodes de lecture dans cet apprentissage.

3-    Aux éditions ESF, également à Lyon, un ouvrage regroupant les principaux billets de mon blog sur la lecture, intitulé : « Lire ou déchiffrer ? »

 

Il faut ajouter à ces ouvrages le site et le blog.

 

 

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